Je me souviens que c’était le sujet de rédaction du brevet blanc, appuyé sur un texte parlant de Marseille à propos duquel je venais de discuter le chauvinisme de l’auteur. Ce sujet m’avait déstabilisé : ma maison elle n’avait rien d’exotique, et à part ça, aucun lieu n’avait suffisamment été balayé par un regard émerveillé, pour comme l’auteur m’être familier et aimé. J’avais pensé inventer, ou mentir, mais ne pouvais rien imaginer tel un attachement à la terre.
Alors j’avais cherché un attachement à des souvenirs, à revêtir d’un regard merveilleux et à ancrer dans un lieu alors devenu féérique et donc aimé. J’avais en tête un réveil matinal, où me glissant hors du lit dans ma chemise de nuit blanche à l’ancienne (prêtée dans l’improvisation de cette visite), je m’étais rendu sur le balcon baigné d’une aube chaleureuse. J’avais six ans, et j’ai peut être acquis de là mon amour pour le petit matin.
En plus de la lumière orangée, du fond de l’air frais sentant le pin, j’avais trouvé ma grand-mère et une demi-douzaine de chats. Elle était déjà en train d’anticiper notre réveil en épluchant les pêches fraichement cueillies donc nous raffol(i)ons tant. Les quelques uns des chats sauvages à mon approche s’étaient enfuis, les trois douces fourrures de la maison n’avaient pas bougé. Et c’est cette image que j’ai gardé, autour de laquelle j’ai reconstruit une terrasse, une maison, un verger, un village, une montagne dans ma rédaction. Instant doux surpris et rendu à l’existence, alors que je devais dormir encore.
J’étais là-bas ce weekend. Est-ce ma conscience d’environnementaliste, mon regard plus agé, un changement réel ? L’air avait perdu son odeur. Si la terrasse, la maison et le verger n’ont pas bougé. Village et montagne ont disparu, que dire de la forêt de pins. C’est une toute autre vue qui s’est offerte à moi. Gaz d’échappement, urbanisation, bruit, ciment. Autour des qq maisons en vieilles pierres ont poussé des villas neuves et lisses. Le paysage accidenté et caillouteux qui paraissait si naturel et attrayant donne l’impression d’un chantier de démolition. Comme si chaque bloc calcaire qui s’élevait là avait été pulvérisé dans l’intention prochaine d’aplanir le terrain. L’ambiance de village a disparu, conquise par la ville, les citadins en exil, les grosses voitures.
C’est Beyrouth qui continue à grimper sur les pentes…C’est l’immobilier qui flambe. C’est les interdictions de construire qui sont recouvertes de billets verts.
La montagne est belle et morte et la ville la mange.
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Il est beau ce texte!
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